– Qu’est-ce que tu fais là, petit cœur ?

L’enfant dodeline de la tête vers la voix nasillarde au-dessus d’elle. Sa cagoule en laine mal ajustée lui remonte sur la bouche. On ne voit de son visage que de petits yeux noisette brillants et des joues rondes rougies par le froid. Engoncée dans d’épaisses couches de vêtements chauds, elle agrippe de ses moufles le muret qui lui arrive sous les épaules.

Devant elle lui sourit une femme aux cheveux noirs, soigneusement mis en plis dans sa nuque. Elle porte un pull moutarde tricoté qui cache une poitrine opulente, et un caleçon noir aussi crotté que ses sabots de bois.

– Qu’est-ce que tu fais là, petit cœur ? répète-t-elle d’une voix douce.

La clarté de ses yeux bleus et les ridules qui dessinent sa peau mûre fascinent l’enfant. Puis sa curiosité est attirée loin derrière, par le tas de branchages et le sécateur adossé au tronc noir d’un énorme cerisier.

– Où est ta maman, petit chou ?

L’enfant se met à hurler d’une voix aigüe. Elle pousse le mur de ses petites mains et de son ventre, cherchant à basculer par-dessus. Frustrée par son manque de force, elle hoquette un début de larmes inconsolables.

La femme ôte alors ses gants de jardinage et saisit la fillette par la taille pour la soulever. L’enfant cesse de pleurer. Dans les bras puissants de la femme, elle reste hypnotisée par la main noueuse qui lui essuie le nez.

– Ben alors ? Tu vois, ça y est ! Tu es de l’autre côté !

Après quelques secondes à observer bouger la fine bouche ridée, la fillette s’agite, balançant sa tête en arrière. La femme la dépose au sol et la regarde marcher jusqu’à l’allée en béton, les bras écartés par son blouson trop épais.

– Qu’est-ce qu’il y a, mon petit pingouin ?

L’enfant tend sa moufle vers la petite maison blanche en gazouillant.

– Oui, c’est ma maison, répond la femme en s’approchant pour rajuster la cagoule que la petite suçote activement. Tu pourras venir chez moi si tu veux. Et cet été, tu pourras manger des cerises. Tu vois, j’ai installé ce petit banc là-bas sous le cerisier. Tu pourras venir quand tu veux, mon chou. Et tu peux m’appeler mémé.

*

Mémé claudique vers le portail noir, une boîte en métal à la main. Un petit caniche gris la suit en faisant cliqueter ses griffes sur les dalles. Dans la rue l’attend de pied ferme un attroupement d’enfants de tous âges.

Thomas, la casquette retournée, en survêtement, tient un ballon de foot contre sa hanche. Il a emmené son cousin Jean-François, venu lui rendre visite pour le weekend. Margot, la plus jeune, bave énergiquement sur son doudou décapité, agrippée aux barreaux. Mamadou et Abdoulaye sont là aussi. Ils traînent leur petit frère Salim qui, timide, se cache derrière le poteau électrique à côté du portail. Et il y a moi. Moi la fillette aux longs cheveux châtains et à la frange bien nette au-dessus des yeux, vêtue d’un caleçon à fleurs et d’un sweat large.

C’est le même rituel chaque après-midi dans la rue des Lilas.

La vieille femme, dont les cheveux sont violets depuis une coloration ratée mais toujours parfaitement mis en plis, ouvre la grille et lève le doigt d’un air sévère. Aussitôt, les enfants entonnent le refrain habituel :

– C’est un par jour et le partage !

Mémé est visiblement satisfaite car elle retire le couvercle de la boîte et la tend à Mamadou devant elle, un peu intimidé. Sa main s’y engouffre lentement, sous les yeux envieux des autres, et ressort avec autant de précaution. Dans un grand respect, il porte le carré de chocolat craquelé de riz soufflé à sa bouche.

Mmmmh.

Mamadou sourit en finissant sa bouchée. Les enfants se mettent à jouer des coudes pour être le suivant. Mémé les calme d’un geste. Moi, j’attends sur le côté que tout le monde soit passé.

Thomas est le dernier à obtenir la précieuse friandise et court rejoindre les autres qui l’attendent pour taper la balle entre les voitures en stationnement dans la rue.

– Bonjour mémé.

Je claque une grosse bise sur sa joue molle et elle me retourne un baiser prout. Beurk. Un baiser prout, c’est le bisou des vieux qui fait un bruit de prout parce qu’ils aspirent la peau en même temps.

Je discute toujours avec mémé après l’école. C’est moi sa préférée. C’est normal, j’habite à côté et j’enjambe le muret qui délimite nos jardins depuis que mes parents ont emménagé. Souvent, je vais chez elle jouer avec le chien ou regarder la télé. Je reviens toujours avec des jus, des gâteaux, ou une barquette de pâtes fraîches. Ma mère se lamente : « Encore des pâtes ! ». Moi j’adore les pâtes. Surtout les fraîches de mémé.

Mémé, je suis vraiment sa chouchoute. D’ailleurs, je sais qu’elle va me donner un deuxième chocolat en cachette.

En ce moment, je suis souvent chez elle parce que je suis un peu triste. À l’école, les copines se moquent de moi parce que je suis amoureuse de Christopher. Et pourquoi Christopher, il ne sortirait pas avec moi ?

Mémé dit que je suis une belle jeune fille et que je ne devrais pas les écouter. Elle essaye d’en savoir plus sur mes copines mais je préfère qu’on parle de Christopher. Tu sais mémé, il est vraiment très trèèès beau !

*

Je corrige les fautes dans les lettres de mémé. Ce n’est pas sa faute si elle n’écrit pas bien ; elle n’a jamais été à l’école. En plus, mémé n’est pas née en France.

Une fois fini, je vais rajouter une cuillère de margarine sur le perchoir de la terrasse afin qu’elle puisse voir les moineaux et les tourterelles depuis la salle à manger. Par la baie vitrée qui donne sur le jardin, j’admire le parterre de primevères. L’herbe n’est quasiment plus visible sous les fleurs multicolores. Je me demande comment fait mémé pour rendre beau tout ce qu’elle touche.

Je l’entends chantonner en italien alors qu’elle pétrit la pâte sur la table de la cuisine. J’aime bien l’entendre chanter dans sa langue maternelle. Moi, je ne suis jamais allée en Italie.

Je flâne entre les différentes pièces de la maison avant de m’arrêter devant la vitrine du salon. Je n’avais jamais fait attention à la photo en noir et blanc de l’homme à la moustache.

– C’est qui ça, mémé ? je demande en apportant le cliché.

La vieille femme cesse de tourner la manivelle de la machine qui recrache des filaments de pâtes dans une assiette et essuie ses mains farineuses sur le torchon glissé dans son pantalon. Une sorte de mélancolie sombre traverse ses yeux lorsqu’elle aperçoit la photo. Elle saisit le cliché entre ses doigts et s’affale sur la chaise de la cuisine.

– C’est mon mari.

– Tu as un mari ?

Par-dessus son épaule, j’examine l’homme à la fine moustache noire. La quarantaine, il se tient fièrement en trois quarts, les cheveux noirs plaqués sur le côté.

– Il est beau ! je note.

– Oh oui, il était très beau, soupire-t-elle. Il est mort il y a longtemps, tu sais. Mes enfants étaient plus jeunes que toi. Tu as quoi, quinze ans maintenant ? Oui, c’est ça.

La vieille femme devient pensive.

– Mémé, pourquoi tu es venue en France quand tu étais petite ?

– Eh bien, réfléchit-elle, parce qu’il ne restait plus rien pour moi là-bas. Et comme beaucoup d’italiens qui pensaient pouvoir faire fortune ici à l’époque, je les ai suivis.

– Mais tu es venue toute seule ? Et tes parents ?

– Ils sont morts pendant la guerre, tu sais. J’avais douze ans quand j’ai marché jusqu’en France.

– Tu as marché ! Mais c’est impossible !

– Si, ça prend des semaines et des semaines ! J’étais tellement fatiguée ! J’ai même récupéré un chien errant à Pavie. Le pauvre m’a suivie jusqu’à Paris ! Ses pattes étaient en sang, alors tu sais ce que j’ai fait ?

Mes yeux s’arrondissent et je hoche la tête.

– Je l’ai tiré dans une brouette ! Tout le long !

– Tu n’avais pas d’autre famille ? Des oncles, des tantes ?

Mémé reste silencieuse.

– Non… mais j’avais une petite sœur…

L’émotion gagne la vieille femme à mesure qu’elle remonte ses souvenirs d’enfance. Ses yeux pâles s’embuent de larmes.

– Ah, cette foutue vie ! gémit-elle tout à coup. Elle était si mignonne, cette petite sœur, si mignonne… Tu sais, elle me suivait partout, comme le petit chien de Pavie. Pour lui faire peur, je lui disais de m’attendre dans une ruelle et je ne revenais pas avant qu’elle se mette à pleurer, juste pour qu’elle me couvre de baisers et de câlins à mon retour ! Elle était si petite quand elle est tombée malade…

J’aimerais prendre mémé dans mes bras, mais nous restons silencieuses jusqu’à ce que je réussisse à articuler :

– Mais comment tu as fait, quand tu es arrivée toute seule ici ?

Mémé se mouche bruyamment dans un mouchoir en tissu qu’elle a sorti de sa manche.

– J’ai travaillé au noir, comme on dit. À dix-huit ans, j’ai réussi à être embauchée comme vendeuse au Printemps. C’était un très beau magasin, je me souviens. Tellement grand ! Oh, j’ai croisé du grand monde, ça ! Tu connais Dalida ? Non, ce n’est pas vraiment ton époque… Une chanteuse. Une femme très grande, très belle ! Eh bien, tu sais ce qu’elle m’a dit quand j’ai refusé de lui rembourser un article ?

Je hoche la tête, la bouche ouverte.

– « Mais vous savez qui je suis ?» Non mais je te jure qu’elle ne se prenait pas pour rien celle-là ! Alors tu sais ce que je lui ai répondu ?

Je hoche à nouveau la tête.

– « Je sais très bien qui vous êtes, Madame. Mais ce n’est pas une raison pour me parler comme une moins-que-rien». Et toc ! Ah celle-là, je n’écoute plus ses disques ! Dalida ! Peuh !

*

J’ai honte de ne pas venir te voir plus souvent, mémé. Mais tu sais, j’ai vingt ans maintenant ; j’étudie, je vois mes amis, et j’ai même un petit ami. Non, ce n’est pas Christopher.

C’est vrai, je t’évite. Je n’en suis pas fière, tu peux me croire. Je t’aime, mémé, mais je ne peux pas rester des heures à discuter avec toi comme avant. Et puis, comme tu ne vois plus grand monde, tu rabâches, mémé. Tu rabâches beaucoup.

Le jardin n’est plus aussi bien entretenu qu’avant, depuis que tu t’es fait opérer de la hanche. Même si les oiseaux viennent toujours picorer ta margarine, tu t’ennuis, je le vois bien. Tu grondes ton nouveau caniche noir trop jeune pour comprendre afin de passer le temps.

Tu sembles si vieille maintenant. Tu ne prends même plus la peine de colorer tes cheveux blancs ni de te coiffer comme avant. Du coup, les gens te traitent de folle dans le quartier. Et chaque fois que tes yeux pâles regardent le ciel, ça me fait un tiraillement dans la poitrine. Tu as peur de la mort, toi ?

Tu as l’air triste, mémé, que le temps passe et change ce qui t’entoure alors que ton temps est si lent. Cela fait longtemps que les gamins ne viennent plus sonner à ta porte pour un carré de chocolat. « Un par jour et le partage ! » ne résonne plus dans la rue des Lilas.

Pourtant ce que tu vas laisser, mémé, ce sont des souvenirs impérissables et heureux.

*

Et puis ils sont arrivés, mémé. Et puis ils ont tout saccagé. Ta maison, tes souvenirs, ta vie à la poubelle, empaquetée ou distribuée sans considération. Même la boîte en métal.

Ta main serre très fort la mienne et je ressens toute ta tristesse. Je les hais si fort, si fort ! Tu gardes tes larmes, de la même façon que tu as affronté les épreuves de la vie, même si tes yeux brillent et que ta main osseuse presse la mienne toujours plus fortement à mesure qu’ils jettent des morceaux de toi.

La photo de ton mari se trouve au sommet d’une pile de paperasse, la vitre du cadre brisée. Tes enfants débattent sur le sort du caniche qui se planque sous le buffet. Personne ne veut le garder. Ça me fait mal.

Je ne sais pas quoi te dire. Les voilà qui se disputent ta boîte à bijoux. Je m’en veux tellement pour ça. J’espère que tu le ressens, que mes émotions traversent mon corps comme un courant électrique jusqu’au tien. Ta main serre la mienne tandis que l’autre tasse discrètement dans mes poches les bibelots que tu ne veux pas voir jetés.

Et puis ils t’ont emmenée là où les vieux passent leurs derniers jours. Tu as maîtrisé ta peine et ta colère jusqu’au bout. À ta place, je crois que je me serais effondrée. Tu es tellement forte, mémé. Tellement digne.

J’ai pleuré, mémé, quand j’ai enjambé le muret au fond de ton jardin pour la dernière fois.

*

Des primevères recouvrent toute la pelouse.

L’enfant fait virevolter sa jupe plissée au milieu des fleurs. Elle court sur l’allée bétonnée jusqu’au cerisier en fleurs. Elle a hâte de manger les cerises cet été. En attendant, elle s’assied sur le banc disposé contre le tronc et ses yeux observent la petite maison blanche dans laquelle elle vient d’emménager.

Puis elle se lève, intriguée, et s’avance jusqu’au muret qui sépare le jardin de celui de ses voisins. Ses mains se posent sur le béton froid et sa tête se penche en avant. Elle pourrait l’enjamber sans problème.

Une femme vient d’apparaître sur sa droite, de l’autre côté du mur. Une vieille femme aux yeux noisette qui sourit, un seau de mauvaises herbes à la main. À ses côtés, un chat roux se frotte contre ses jambes. La femme se penche pour lui gratter la tête, quand son regard se perd dans le jardin d’en face.

– Il y aura beaucoup de cerises cet été, remarque-t-elle pour elle-même. Sais-tu pourquoi il y a autant de fleurs dans ton jardin ?

L’enfant, qui cherchait à attirer l’attention du chat, hoche la tête.

– La personne qui habitait là nourrissait les oiseaux pour pouvoir les observer depuis la maison. Pour la remercier, ils déposaient des graines dans son jardin en retour.

La vieille femme s’assied sur le muret en poussant un grognement de douleur.

– Tu veux que je te raconte l’histoire de cette personne ? demande-t-elle en se massant le dos.

La fillette acquiesce et la femme sourit.

– Mais avant ça, veux-tu un chocolat ?

 

Par C. Berger