Le garçon fut jeté dans un cachot humide et sombre. Deux gardes verrouillèrent la grille et s’éloignèrent.

Lorsqu’il reprit ses esprits, l’enfant se redressa avec difficulté. Ses muscles encore engourdis le portèrent jusqu’à la porte de sa cellule. Il fit passer sa tête entre les barreaux mais ne vit qu’un couloir taillé dans la roche, éclairé de petites ampoules où dansaient des insectes lumineux. Il ne nota pas la présence de gardes et se mit à s’acharner sur la serrure.

– C’est inutile, dit une petite voix derrière lui.

Le garçon sursauta. Il ne s’était pas aperçu qu’une autre cellule était accolée à la sienne. Il s’avança lentement pour voir qui se cachait dans la pénombre. Deux petites silhouettes, assises l’une contre l’autre, le regardaient à travers la grille : une fillette aux cheveux noirs coupés courts et un garçon au regard dur. Leurs visages étaient émaciés, sales, et leurs vêtements étaient déchirés.

– Qu’est-ce que c’est que cet endroit ?

La fillette devait avoir à peine dix ans.

– Tu t’es fait attraper toi aussi. Maintenant, tu es prisonnier comme nous. Je m’appelle Lily, et lui c’est Ryan.

– Moi c’est Tobby. Qu’est-ce qu’ils vont faire de nous ?

– Tu verras demain, se moqua l’autre garçon.

Lui semblait avoir atteint la puberté. Sa voix était rauque et ses traits avaient perdu toute rondeur enfantine.

– Tu ferais mieux de manger, Tobby. Tu auras besoin de forces pour demain, conseilla Lily.

Tobby repoussa la mixture posée près de lui après l’avoir reniflée. La fillette émit un signe de désapprobation mais Ryan la prit par l’épaule.

– Laisse-le. Il regrettera demain. Ne nous pose plus de questions maintenant. On doit dormir, et tu devrais en faire autant.

Tobby ne parvint pas à trouver le sommeil cette nuit-là. Le sol était dur ; des aspérités lui rentraient douloureusement dans le dos. Dans la cellule d’à côté, les deux enfants dormaient profondément, blottis l’un contre l’autre. On entendait seulement les courants d’air dans le couloir et le sifflement de leur respiration. Les insectes dansaient toujours dans les ampoules, se heurtant aux parois sans que leur lumière ne faiblisse. Tobby grelotta et se recroquevilla en position fœtale pour se tenir plus chaud.

Tout était allé si vite. Des hommes armés avaient surgi dans le foyer. Les autres enfants des rues avaient pu fuir ; il avait été le seul à être capturé. Est-ce que ça avait un rapport avec son don ? Il ne se souvenait plus quand il avait perdu connaissance, mais le voyage lui avait paru durer une éternité. Il avait entendu le vrombissement d’un moteur, l’appel d’un train, il avait senti le tangage d’un bateau et même les secousses d’un avion. Le garçon était certain qu’on lui avait fait quelque chose à son arrivée, parce que son don… il n’était plus capable de l’utiliser.

*

Lorsque la porte s’ouvrit dans un grincement de métal, Tobby était prêt. Il chargea le geôlier à toute vitesse et enfonça son coude dans ses côtes. L’homme se plia en deux, sans pouvoir arrêter l’enfant qui s’élançait dans le couloir. Le garçon dépassa plusieurs cellules où des enfants étaient entassés. Toute la structure semblait avoir été creusée sous terre.

– Mais qu’est-ce que c’est que cet endroit ? se demanda-t-il en évitant un garde avec agilité. Et où est la sortie  de ce labyrinthe !

Tout à coup, il reçut un choc dans le dos et s’écroula. Aussitôt, des hommes se jetèrent sur lui pour l’immobiliser.

– Encore le nouveau qui fait des siennes ! Faites gaffe, ce sale gosse a failli m’arracher une oreille à son arrivée ! Tenez-le bien et emmenez-le à la machine ! Ça le calmera un peu !

Lorsqu’il reprit ses esprits, Tobby se trouvait allongé sur une surface froide dans une salle immaculée, refroidie par d’immenses ventilateurs. Au centre trônait une énorme machine qui diffusait une lumière bleue aveuglante.

Il sentit la piqûre d’une aiguille dans son bras alors qu’on le plaçait sous la machine, et un homme en blouse blanche ajusta des électrodes sur son front. Il se rappelait de cet endroit. C’est là qu’on l’avait emmené après son enlèvement.

Tobby chercha à se dégager mais le sérum qu’on lui avait injecté paralysait ses membres. Soudain, la machine se mit en route dans un bruit terrifiant et Tobby reçut une douleur intense dans le crâne. La brûlure de l’onde se propagea dans tout son corps, lui arrachant un cri sourd. C’était comme si quelque chose lui était retiré de l’intérieur, comme si on arrachait une partie de son âme. Il perdit connaissance.

Lorsque le garçon se réveilla, il se trouvait dans une pièce sombre et humide, creusée dans la terre. De puissants courants d’air vinrent lécher sa peau moite et le firent trembler de froid. Deux enfants le regardaient avec curiosité derrière des barreaux. Il se souvenait à présent. Lily était pâle, et Ryan, l’air tout aussi malade, caressait ses cheveux noirs comme pour la consoler.

– C’est comme ça tous les matins, précisa Ryan en frottant les marques laissées par les électrodes sur son front.

– Tu ferais mieux de manger, répéta Lily d’une voix faible.

Après seulement quelques minutes, des gardes les firent sortir de leurs cellules. Dans le couloir, d’autres enfants formaient déjà une ligne silencieuse et marchaient tête baissée sous la surveillance de plusieurs hommes armés.

Bien qu’ils avancent lentement, il eut du mal à mémoriser le chemin qu’ils empruntèrent à travers les dédales souterrains de ce qui lui semblait être une gigantesque carrière. Une large porte en métal s’ouvrit sur l’extérieur. Tobby fut ébloui par le soleil et une vague de chaleur réchauffa son corps frigorifié. C’était bien une carrière : le sol poussiéreux était jonché de monticules de pierres et des puits trouaient l’imposante montagne rouge devant eux. Un mur si haut qu’il était impossible de voir au-delà les encerclait.

Les enfants furent répartis en deux groupes. Aux plus grands, on donna des pelles et des pioches. Les plus petits furent harnachés de baudriers et de cordages. Lily s’éloigna avec ses cordes en lui adressant un petit sourire triste. Un garde ordonna à Tobby de saisir une pioche et de se mettre au travail. Ryan conduisait une brouette vers un tas de cailloux.

– Pourquoi on ne suit pas les autres ?

– Parce qu’on est trop grands. Suis-moi, nous on va par là.

Les enfants frappèrent la roche toute la matinée. Tobby était épuisé. Le soleil tapait de plus en plus fort et il transpirait abondamment. Ses bras peinaient à soulever sa lourde pioche et il se sentait défaillir.

– Comment ça se fait qu’il fasse si chaud ici ! On ne peut pas avoir de l’eau ?

– Ne t’arrête pas de travailler, lui souffla Ryan. S’il fait chaud, c’est parce que nous sommes en plein désert.

– Un désert ! Mais il n’y a pas de désert là d’où je viens !

Ryan eut un sourire moqueur.

– Tu es bien loin de chez toi, Tobby…

Tobby ne voyait rien au-delà du mur dressé autour de la carrière. Sa tête lui tournait. En plus d’avoir soif, son ventre gargouillait abominablement et il regrettait de ne pas avoir suivi les conseils de Lily. Les autres enfants cassaient infatigablement la roche dans un nuage de poussière suffocant. Au loin, les plus petits déblayaient des tunnels et remontaient de grosses pierres rouges, brillantes comme du verre poli. Les pierres étaient chargées dans des convoyeurs qui disparaissaient derrière la porte en fer. Il ne voyait pas Lily.

– À quoi servent les pierres rouges qu’ils déterrent de la montagne ?

Un claquement siffla juste à côté de ses oreilles, avant que la morsure d’un fouet de lui entaille le dos.

– Travaille ! menaça un garde.

Au moment où l’homme leva à nouveau son fouet, un tremblement fit vibrer la terre : une galerie venait de s’effondrer. La peur se lut dans les yeux de Ryan mais quand Lily émergea quelques secondes plus tard d’un puit plus à l’écart, il poussa un soupir de soulagement. Une sonnerie retentit et tous les enfants se rassemblèrent. Les cordes de ceux restés piégés sous terre furent coupées. Lily les rejoignit et but avidement l’eau de la cruche que lui tendait Ryan.

– Lily, pourquoi est-ce que tu cherches ces pierres rouges ? À quoi leur servent-elles ?

La fillette regarda prudemment autour d’elle avant de chuchoter :

– C’est pour faire fonctionner la machine…

– La machine ?

– Taisez-vous tous les deux ! Lily ne lui dit rien ! On va s’attirer des ennuis !

La fillette se mit à fixer sa gamelle, penaude. Tobby leva les yeux vers le mur d’enceinte.

– Il y a sûrement un moyen de s’échapper d’ici.

Lily et Ryan échangèrent un regard qui n’échappa pas au garçon.

*

Chaque matin, Tobby passait sous la machine. Chaque jour depuis plus d’une semaine, il cassait la pierre jusqu’à épuisement. Ses quelques tentatives d’évasion avaient résulté en de nombreux coups de fouets, mais le garçon était plus déterminé que jamais à trouver une sortie. S’il avait pu utiliser son don, il aurait pu s’échapper plus rapidement, mais la machine lui aspirait cette précieuse énergie.

Tobby savait que les deux autres lui cachaient quelque chose. Lily lui aurait avoué depuis longtemps si Ryan n’avait pas été là pour l’arrêter. Aussi, lorsque Ryan fut emmené seul par les gardes un matin, le garçon vit une chance inespérée d’obtenir des informations de la fillette.

Lily était allongée au sol, le dos tourné.

– Lily ! chuchota-t-il. Lily !

Lorsqu’un troisième caillou percuta sa tête, la petite fille se releva en se massant douloureusement le crâne.

– Lily, écoute-moi ! Je veux sortir d’ici ! Je préfère risquer ma vie plutôt que de croupir dans ce trou. Lily, tu as un don toi aussi, n’est-ce pas ? Comme tous les enfants ici, j’ai raison ? Et c’est pour ça qu’ils nous ont enfermés.

– Mon don… ça fait longtemps que je ne peux plus l’utiliser. C’est la machine qui nous le vole tous les jours.

– Pourquoi est-ce qu’ils font ça ?

La fillette colla sa petite tête aux barreaux pour se rapprocher de lui.

– Je ne sais pas. Ryan pense que c’est pour faire une arme.

– Il y a un moyen de sortir d’ici, n’est-ce pas Lily ?

Elle évita son regard.

– Ryan m’a défendu d’en parler. Mais tu es mon ami aussi alors…

Sa voix se fit encore plus faible.

– J’ai trouvé un passage dans la montagne. Je ne suis pas encore arrivée jusqu’au bout mais je sens de l’air venir de là-bas.

– De l’air ! Et dans combien de temps tu crois y parvenir ?

– Je ne sais pas, cinq jours peut-être. Ne le dis à personne, Tobby.

Le garçon se sentit euphorique tout à coup. Si Lily parvenait à trouver une sortie, ils pourraient s’échapper.

– Au fait Lily, ton don, c’était quoi au juste ?

– Oh ! C’est très joli ! dit Lily pleine d’enthousiasme. D’ailleurs, ils s’en servent dans le couloir. Je…

Le bruit de la serrure qu’on déverrouille coupa la fillette. Ryan fut jeté sans ménagement au sol et elle se précipita vers lui pour éponger son front luisant avec le pan le moins sale de sa chemise. Il eut à peine jeté un regard vers Tobby, qu’il comprit qu’elle lui avait tout raconté.

– Pourquoi tu as fait ça ! Maintenant il va nous attirer encore plus de problèmes. Il va nous faire tuer !

Tobby n’eut pas le temps de répliquer. Les grilles de sa cellule s’ouvrirent de son côté et deux gardes vinrent le saisir par le col pour l’entraîner vers la machine.

Allongé sur la table froide, la machine ayant fini de le vider de son énergie, Tobby frissonna quand il intercepta la conversation de deux hommes dans la pièce.

– Celui-là tient deux fois plus longtemps que les autres. Je n’ai jamais vu ça auparavant. Avec lui, il nous faut augmenter la puissance des ventilateurs pour éviter la surchauffe de la machine. Ses capacités sont étonnantes. Avez-vous fini de développer les pilules ? L’armée nous en réclame déjà une centaine pour effectuer les premiers tests sur ses soldats.

– Elles seront bientôt prêtes, docteur. Je dois encore trier l’utilité de certaines capacités. La plus intéressante est celle de ce garçon qui peut durcir sa peau et la rendre plus résistante qu’un gilet par balle. Il y en a aussi un qui peut déplacer de très gros objets. Imaginez pouvoir bouger une montagne ! Associée à la capacité du nouveau, j’aimerais voir jusqu’où ça peut aller… Des gardes se sont déjà portés volontaires.

– C’est excellent. Je veux que les nouvelles pilules soient commercialisées à la fin du mois. Avec ça, les soldats seront invincibles.

– Bien, docteur. Je vais augmenter la cadence d’extraction des pierres pour faire fonctionner la machine à plein régime et déployer toutes nos équipes pour trouver d’autres enfants. Deux ont déjà été repérés au Brésil. Ils auront peut-être des capacités intéressantes à nous fournir…auquel cas, ils seront de toute façon une main d’œuvre supplémentaire.

Cette fois, Tobby ne sombra pas.

*

Le soleil tapait si fort qu’il l’étourdissait. Tobby se demandait si Lily avait le temps de remonter assez de pierres rouges pour ne pas élever les soupçons lorsqu’elle creusait le tunnel. Plus que quelques jours et elle devrait arriver au bout du passage.

Soudain, on entendit un nouvel éboulement. Ryan tourna immédiatement la tête vers les galeries. Des enfants couverts de poussière en sortirent en toussant, s’agrippant pour s’extraire de la terre.

– Non…

Son visage devint livide.

– Qu’est-ce qu’il y a ?

– Lily était dans le puit numéro deux aujourd’hui… Celui qui vient juste de s’effondrer !

… La suite le mois prochain !