– Qu’est-ce que tu fais ? cria Ryan.

– Suis-moi !

Tobby se mit à courir vers les tunnels. Il entendit à peine les aboiements des gardes qui se lancèrent à leur poursuite. Un coup de fouet claqua à quelques centimètres de ses oreilles. Le garçon plongea dans le puit de ventilation du tunnel numéro deux et tomba quelques mètres dans le vide avant de heurter le sol. Un cri retentit au-dessus de sa tête et il reçut le poids de Ryan dans le dos.

– Et maintenant ? Qu’est-ce qu’on fait ?

– On cherche Lily, répondit Tobby le souffle coupé.

– Le tunnel s’est effondré. Elle est morte, Tobby ! Mais pourquoi est-ce que je t’ai suivi !

– Regarde, on peut rejoindre le puit principal en suivant celui-ci.

– Tu es idiot ou quoi ! Le tunnel est sûrement effondré plus loin. En plus on n’y voit rien ici !

– De toute façon, maintenant c’est trop tard. Si on fait demi-tour on sera sûrement tués. Tu peux y aller si tu veux, moi je cherche une sortie.

Ryan se tut. Ils avancèrent à tâtons, accroupis l’un derrière l’autre. Puis ils durent se mettre à ramper lorsque le tunnel se rétrécit. Les deux garçons trouvèrent l’embouchure du puit principal et s’y engouffrèrent.

– Lily a décroché sa ligne de vie, dit Tobby en remarquant le baudrier fixé à une grosse pierre. Elle a dû partir explorer le bout du tunnel.

La galerie se faisait toujours plus étroite. L’air y était chaud et étouffant malgré le puit de ventilation. Tobby sentait la sueur ruisseler sur sa peau et le manque d’oxygène le forçait à haleter bruyamment. Ils parcoururent plusieurs mètres avant que sa main ne rencontre une surface dure.

– Pourquoi tu t’arrêtes ? souffla Ryan.

– C’est un cul-de-sac.

– On va mourir ici ! gémit Ryan.

Tobby était désespéré lui aussi. Il n’avait aucune idée de la distance qu’ils avaient effectuée et il était trop épuisé pour rebrousser chemin.

– Revenons un peu en arrière. Il y avait une cavité plus large. On pourra s’y reposer et réfléchir.

*

Tobby fut réveillé par un léger courant d’air frais. De l’air ? Ici ?

Ryan dormait recroquevillé près de lui. Une lumière douceâtre éclairait le tunnel. Tobby gratta un peu la croûte de terre et en sortit une pierre rouge qui luisait particulièrement fort.

– Des pierres magiques ! C’est donc leur énergie qui fait fonctionner la machine et aspire nos pouvoirs !

L’air venait de là où la roche avait bouché le passage. Il se mit à creuser, s’écorchant les ongles contre la roche ; il n’y arriverait pas comme ça.

Tout à coup, une sensation familière l’envahit. Depuis combien de temps avait-il dormi ? La machine n’avait pas fait son travail depuis plusieurs heures et il sentait l’énergie affluer dans ses veines. Fasciné, il entendit à peine Ryan arriver derrière lui.

– Qu’est ce que tu fais ?

– Ryan, quel est ton don exactement ?

– Pourquoi tu me demandes ça ?

– Parce que je peux utiliser le mien.

Ces yeux s’écarquillèrent.

– Je peux durcir ma peau.

– Parfait ! Tu pourrais casser ce qui bouche le passage ? Le tunnel continue derrière !

– Je ne pense pas avoir assez de force. La terre est trop dure, et il y a un bloc de pierre au milieu.

– Et si j’amplifie ton pouvoir ?

*

Tobby se faufila dans la galerie qu’ils venaient juste de dégager. Ici le tunnel était plus étroit et il dut parcourir plusieurs mètres en tirant sur ses bras.

– Lily avait raison ! Il y a vraiment de l’air par ici ! Tu le sens Ryan ? Ryan ?

Ryan n’était plus derrière lui. Tobby se contorsionna pour ramper en arrière.

– Ryan ?

– Je suis là. Tu peux continuer sans moi.

– Quoi ?

– Je ne peux plus passer, Tobby. Je suis plus grand que toi. Continue jusqu’à ce que tu trouves la sortie. Et si Lily est vivante, prends soin d’elle pour moi.

– Mais qu’est-ce que tu vas faire, toi ?

– Je fais demi-tour… J’inventerai quelque chose. Allez, vas-y ! Je me débrouillerai. Trouve la sortie, Tobby ! Ensuite cherche des secours, et viens nous libérer !

Tobby sentit les larmes lui monter aux yeux.

– Je te le promets, Ryan ! Je ne t’abandonnerai pas !

– D’accord… Maintenant vas-y.

Tobby continua à ramper. Ici, les pierres rouges se raréfiaient. Sa propre pierre ne suffisait plus à éclairer le chemin ; il dut bientôt tâtonner dans le noir.

À certains endroits, ses épaules étaient trop larges et il devait s’aider de ses pieds pour se propulser en avant, râpant sa peau contre la pierre. Cette galerie était interminable.

Il pouvait entendre des éboulements à travers les parois et son cœur tremblait à l’idée d’être enterré vivant ici. La soif et la faim le tenaillaient, et il était à bout de forces. Il n’arriverait jamais au bout. Découragé, il posa sa tête au sol. Tout autour de lui était noir, oppressant. Sa bouche était pâteuse, et sa gorge si sèche qu’elle le brûlait à chaque aspiration. Il était perdu.

Soudain de petites lumières blanches attirèrent son regard. Elles virevoltaient dans sa direction, telles des petites lucioles. Arrivées devant lui, les boules duveteuses se posèrent sur son nez. Elles étaient douces et fraîches. Elles lui rappelaient ces insectes qui se mouvaient dans les ampoules de la carrière. Fasciné par leur danse, il ne sentit pas immédiatement qu’une petite main s’était posée sur la sienne.

– Tobby ?

C’était la voix de Lily. Les lumières éclairèrent un visage fatigué mais souriant.

– Lily ! tu es vivante !

– Oui, j’étais bloquée derrière un tas de terre qui a dû tomber pendant l’éboulement donc j’ai continué à ramper vers l’air. Je suis tellement contente de te voir ! Comment es-tu arrivé jusqu’ici ? Est-ce que Ryan est avec toi ?

– Ryan est resté bloqué plus haut. Nous devons sortir d’ici et retourner aider les autres !

– Il n’y a pas de sortie, Tobby, dit la fillette en baissant les yeux.

– Quoi ?

– J’ai tout essayé, mais le tunnel est bouché, ajouta-t-elle peinée. J’ai juste trouvé de l’eau, mais je n’ai pas trouvé de passage en plongeant.

– De l’eau ?

*

Tobby plongea sa tête dans le bassin et but avidement. Les deux enfants se trouvaient dans une cavité assez grande pour qu’ils puissent s’accroupir. Les boules de lumière tourbillonnaient autour d’eux.

– C’est ton don, ces petites lumières ?

– Oui, c’est mignon n’est-ce pas ? Ils les utilisent pour éclairer les souterrains de la montagne. Elles font tout ce que je leur demande.

– Tu as essayé de plonger en t’éclairant avec ? S’il y a de l’eau, elle doit bien venir de quelque part.

– Oui, mais elles ne sont pas assez puissantes sous l’eau.

– Je peux arranger ça.

Tobby prit la main de la fillette et la lumière blanche émise par chaque petite boule s’amplifia.

– C’est magnifique ! s’exclama Lily. Tu es un amplificateur !

Le garçon plongea. Les profondeurs s’éclairèrent à son passage. Sa main glissait le long de fines fissures d’où l’eau semblait circuler.

Tobby refit surface dans la cavité après quelques secondes.

– Il y a un trou ! C’est de là que vient l’eau ! Je pense pouvoir m’y faufiler. Je ne sais pas où ça mène, alors attends-moi ici ! Si je trouve une sortie, je viendrai te chercher. Sinon, rebrousse chemin.

La fillette hocha gravement la tête.

Tobby plongea à nouveau, suivi des lumières de Lily. Il s’inséra dans le trou, juste assez large pour sa corpulence. À mesure qu’il avançait, le tunnel se faisait plus étroit. Le garçon eut du mal à ne pas laisser la panique s’emparer de lui. Il savait qu’il n’aurait pas assez de réserve d’oxygène pour faire demi-tour.

Soudain, il vit le bout du tunnel. La couleur de l’eau y était plus claire, comme éclairée par la lumière du jour.

– La sortie !

Il devait tenir.

Lorsque sa tête creva la surface, ses poumons étaient en feu. Il aspira l’air avec soulagement puis rejoignit le rivage à la nage. Autour de lui, la végétation était dense. Il ferma les yeux, allongé sur le ventre, et malaxa les grains de sable entre ses doigts. Il se releva au bout de quelques minutes et écarta les buissons et les branches des arbres avant de s’immobiliser, désemparé. Ryan avait raison : ils se trouvaient au milieu d’un désert. Devant lui s’étendait des dunes de sable jaune à perte de vue. Derrière lui, la montagne rouge se moquait de lui.

*

– Tu te sens bien, Lily ? Nous arriverons bientôt à la montagne.

La fillette hocha la tête. Bientôt, elle pourrait revoir Ryan. Le dromadaire qu’ils chevauchaient dodelinait langoureusement sur les dunes. Les deux enfants portaient de longues tuniques bleues et des turbans pour les protéger du soleil. Un groupe entier de Touaregs armés de fusils les suivait sur leurs propres montures.

Les enfants avaient été trouvés inconscients au milieu du désert par un nomade qui jurait avoir été guidé par des petites boules de lumière. Il avait été difficile de faire comprendre aux nomades qu’ils s’étaient échappés d’une montagne où des enfants kidnappés étaient utilisés pour travailler dans une carrière. Tobby avait préféré taire ce qu’il savait de la machine et des dons particuliers que possédaient les enfants esclaves. Les hommes des sables semblaient sensibles à la sorcellerie.

Le garçon les convainquit de les aider à secourir les enfants et les lumières de Lily les guidèrent discrètement jusqu’à l’oasis. Mais à leur arrivée, l’oasis était totalement asséché. Les plantes grillées s’émiettaient sous les bourrasques de sable, mais le plus horrifiant était qu’il n’y avait plus rien autour d’eux. Tout était creux, comme si la masse rocheuse gigantesque avait été arrachée du sol. Déplacée.

– C’est impossible, dit Tobby dans un murmure. La montagne a disparu…

Par C. Berger